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Le blog à Fen

Une rose pour Elanael.

10 Novembre 2010 , Rédigé par Fencig Publié dans #Nouvelles

 

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   Une petite dédicace pour le copain Allalalai de l'estafette.

Pour répondre à son mythique " Qui c'est le plus fort ? Le vampire ou la Liche ?"...

Ben ni l'un ni l'autre; le plus fort c'est le prince Arlequin...  

 

 

 

 

 

UNE ROSE POUR ELANAEL.

 

 

 

 

         La chose traquait sa proie, silencieuse et fluide telle une ombre au cœur de la nuit. L'homme qu’elle suivait marchait le long du fleuve aux eaux endormies. Son imper au col remonté laissait toutefois apercevoir un visage altier avec un nez droit et des lèvres minces. Ses yeux étaient gris-bleus et les fines rides qui les bordaient trahissaient un age que son allure et la vitesse de ses pas ne laissaient pas supposer. En l'observant plus attentivement la chose remarqua les cheveux poivre-et-sel de ses tempes et l'argent qui apparaissait par endroits dans sa barbe à la coupe impeccable. La bête ne pouvait pas se tromper ; c'était bien lui. L'homme s'arrêta un instant, tournant la tête en direction d'une péniche qui passait lentement. La créature en profita pour se rapprocher, abandonnant le couvert de l'ombre à pas de velours. L'homme ne pouvait ni la voir ni l'entendre, il n'avait aucune chance. Les babines de la créature se redressèrent involontairement sur un rictus de plaisir, laissant apparaître ses longs crocs étincelants. Puis toujours sans aucun bruit le fauve bondit sur sa proie. La créature incrédule vit sa victime se retourner en un éclair et tendre la main, paume ouverte dans sa direction. Le temps et l'espace se distordirent, s'étendant à l'infini alors qu'un influx de douleur s'empara de la bête. Lorsque la chose reprit ses sens elle flottait au-dessus du sol humide enveloppée dans un halo d'énergie pourpre. L'homme regarda pensif l'entité qui se débattait violemment prisonnière du sortilège. Un vampire. Ses yeux morts étincelaient d'une lueur malsaine alors que des grognements s'échappaient de sa gueule distendue par la rage. Il luttait de toute la force démoniaque qui l'habitait mais l'homme n'était pas inquiet ; les anneaux de Thanatos avaient déjà retenu des êtres bien plus puissants. Le vent qui soufflait violemment sur le quai faisant claquer son imper et couvrait les hurlements de la créature. Plus la chose lutterait et plus ses liens se solidifieraient alimentés par sa propre force vitale. En fait il observait le vampire avec une curiosité qui se devinait dans le gris de ses yeux. Non pas qu'il n'ait jamais vu ou affronté de tels êtres mais que l'un d'entre eux s'attaque à lui aujourd'hui lui semblait absolument incroyable. Il lui fallut un moment pour que toute faiblesse disparaisse : si le sort de disruption temporelle était de son domaine ce n'était pas le cas des anneaux éthérés, et l'énergie qu'il avait dû dépenser n'en était que plus importante. Le vampire avait enfin cessé de se débattre, totalement prisonnier du sortilège dont les anneaux étaient maintenant bien réels. Mais la rage et la haine n'avaient rien perdu de leur éclat dans ses yeux.

        _" Qui es-tu ?"

        L'homme venait de parler d'une voix très calme qui perçait néanmoins distinctement.

        _" Slaad-mortis du Clan Setkiss, Seigneur de la nuit, initié du sixième cercle..."

        Malgré l'orgueil déplacé qui perçait dans sa phrase, et qui aurait pu être amusant dans une autre situation, c'était toujours aussi dérangeant d'entendre des paroles s'échapper d'une gorge plus faite pour grogner et hurler que pour s'exprimer dans un langage humain. Le mage fit néanmoins abstraction du malaise que provoquait cette voix d'outre tombe et poursuivit.

        _" Pourquoi m'avoir attaqué? Ne savez-vous plus choisir vos proies? N'as-tu pas vu ce que je suis? "

        _" Tu es Nathaniel Wintergreen, prince des Arlequins et maître des arcanes majeures. "

        La réponse sèche du vampire troubla le mage. S'il savait qui il était comment avait-il pu oser...

        _" Tu es aussi le détenteur de l'amulette des séraphins et en tant que tel le conseil t'a désigné comme agneau..."

        L'homme ne put s'empêcher de se figer un instant, choqué par le ton vicieux de la chose et par la signification de ce qu'il venait d'entendre. L'alliance venait de le désigner comme une proie ; ses membres, quel que soit leur clan d'appartenance, pouvaient maintenant s'attaquer à lui n'importe où et n'importe quand. De seigneur intouchable il était devenu gibier, sans même qu'on le prévienne, sans aucun respect de la tradition. Jamais un prince n'avait été traité de la sorte. Que pouvait-il se passer de si important pour que les lois ancestrales qui régissent les rapports entre les clans soient ainsi bafouées? Il reporta son attention sur le vampire.

        _" Pourquoi?"

        _" L'amulette est une des offrandes qu'Elle demande en échange de l'Orbe."

        Le vampire le regarda détourner les yeux désemparé. Un sourire sadique retroussant ses babines il reprit d'une voix doucereuse horriblement déformée.

        _" Une autre offrande est ton coeur encore chaud et palpitant. Et même un prince n'est que monnaie négligeable en échange de l'Orbe de Mana. Les anciens ne feront rien pour toi, leurs lois ne s'appliquent plus maintenant. Ton clan est mort et aucun autre ne prendra ta défense. Mieux ils essayeront tous de te tuer pour l'avoir. Tu n'as jamais eu d'amis parmi nous. Tu as toujours préféré côtoyer ces humains... Maintenant va donc leur demander de l'aide..."

        La créature partit d'un éclat de rire vicieux tandis qu'elle jouissait du désarroi du mage. Nathaniel Wintergreen, l'égaré,  le dernier des Arlequins, celui qui s'était toujours opposé à eux était enfin à leur merci. Jusqu'alors, du fait de son rang, aucun Clan ne pouvait s'attaquer ouvertement à lui sans représailles des autres. Les lois fragiles qui maintenaient l'équilibre entre les castes surnaturelles leur interdisaient de se chasser entre eux, à plus forte raison si la victime était un prince. Mais le conseil avait voté et l'avait banni plutôt que de risquer une guerre. Il avait beau être un prince, il n'était plus hors d'atteinte et même un immortel pouvait être tué....

        _" Tu es déjà mort Nathaniel Wintergreen ce n'est plus qu'une question de temps... L'orbe est destiné à mon Clan. L'un des miens t'abattra et t'arrachera le coeur..."

        C'en était trop. La colère se lisait distinctement dans ses yeux d'acier alors qu'ils se rivaient dans ceux du vampire.

        _" Quoi qu'il arrive tu ne seras pas celui là..."

        La créature n'eut pas le temps de hurler. L'homme ouvrit la main droite et aussitôt la referma sèchement en un poing serré à l'extrême et le vampire disparut dans une implosion sanglante...

 

         Appuyé à la rambarde du balcon Nathaniel Wintergreen contemplait la ville illuminée qui s'étendait à ses pieds. La grande baie vitrée du salon était ouverte derrière lui et laissait le vent glacé s'engouffrer dans l'appartement. De temps à autre une bourrasque plus forte faisait claquer l'un des pans de sa veste. Le temps était glacial mais l'amulette le protégeait des intempéries, l'enveloppant d'une douce couverture de chaleur. Il laissa son regard errer au hasard sur les immeubles dont les fenêtres illuminées ressemblaient à des guirlandes électriques avant de fermer les paupières. Machinalement son index droit caressa la chevalière qu'il portait à la main gauche. Rien! C'était pourtant le puissant sortilège de détection de la bague qui l'avait prévenu à temps de l'approche du vampire. Et maintenant le métal était froid, inerte, semblant indiquer l'absence de toute présence ennemie dans son environnement immédiat. Pensif il passa dans le salon, la baie se refermant seule derrière lui sur un simple geste de sa main. Se pouvait-il que le vampire lui ai menti? Mais alors pourquoi l'aurait-il agressé? Et, dans le cas ou il aurait dit la vérité pour quelle raison l'anneau restait-il inerte? Les membres les plus proches des autres clans ne lui seraient-ils donc pas hostiles ou auraient-ils eu la sagesse de s'éloigner de son sanctuaire? Pourtant si les autres voulaient réellement l'abattre ils avaient tout intérêt à le faire le plus vite possible ; avant qu'il ne s'y prépare. Il ne doutait pas que quelles que soient les protections de ce lieux elles ne serviraient à rien contre un assaut conjugué. Et pourtant il ne sentait pas leur présence. A moins que des sortilèges encore plus puissants que les siens ne les dissimulent à ses sens... Mais cela il en doutait ; l'illusion était son domaine... Comme il regrettait de ne pas posséder les connaissances et l'aptitude à utiliser la magie divinatoire. Enfin, les regrets ne servaient à rien. Aucun Mage ne peut espérer dominer toutes les sphères de pouvoir et ce, quelle que soit sa puissance. Nathaniel Wintergreen sentit un frisson le parcourir. Bien sûr l'idée d'être un gibier dont la chasse est autorisée l'effrayait mais il n'y avait pas que cela. Le conseil venait de créer un précèdent : accepter de le bannir c'était accepter d'autres dérogations à ces fragiles garde-fous qu'étaient les lois archaïques. Cela pouvait conduire les clans à une guerre ouverte pour la possession de l'Orbe. Les conséquences en seraient terribles pour tous. Et d'autres pensées encombraient son esprit. Tout d'abord il avait laissé la colère et la peur le contrôler et l'amener à tuer le vampire. Il avait cédé à la soif de néant qui envahissait ceux qui tentaient de maîtriser la sphère de l'Entropie. Il y avait tellement longtemps que cela n'était pas arrivé... Il avait un goût amer dans la bouche. Bien sûr l'autre n'aurait pas hésité à l'abattre s'il en avait encore eut la moindre occasion. C'était un monstre, un disciple de la tradition noire, une créature qui acceptait de tuer pour les pouvoirs qu'il détenait. C'était un être qui avait embrassé le coté sombre et qui s'en délectait. Mais, malgré toute l'abjection que lui inspiraient ceux du clan Setkiss, il n'avait jamais pu s'empêcher d'avoir de la pitié pour eux, pour ce simulacre d'existence qui était le leur. Ils avaient depuis longtemps oublié la beauté d'une aube. Leur monde était un univers de ténèbres glaciales et si par malheur ils tentaient de sentir la chaleur d'un rayon de soleil sur leur main la brûlure qu'ils éprouvaient leur donnait un avant goût de l'enfer. Et c'est bien là qu'il avait envoyé cette pauvre créature. Nathaniel chassa cette pensée de son esprit et une autre aussi troublante prit sa place immédiatement. Qui avait en sa possession une relique aussi puissante que l'Orbe. Et pourquoi vouloir obtenir le talisman des Séraphins en échange? L'objet pouvait certes être apprécié pour les protections diverses qu'il accordait mais pas au point de pouvoir se comparer à l'Orbe. Et son coeur? Il ne comprenait pas. Il n'avait pourtant pas vraiment d'ennemi. Bien sûr les autres princes le méprisaient mais de là à demander son coeur, à moins que...

 

        Mais s'interroger ne servait à rien. Il fallait agir. D'autres mages avaient des dettes envers lui et, même s'il ne pouvait pas réellement tous les qualifier d'amis, il doutait de leur  désir de le tuer, même pour l'Orbe. Il traversa le salon et, avant de sortir, prit une canne au pommeau ciselé. L'aube n'était pas loin, on la devinait qui pointait déjà à l'horizon. Il s'engouffra dans une bouche de métro, échappant au vent qui balayait les rues. Le quai était sombre et sale. Des relents d'alcool montaient jusqu'à ses narines sans doute issues des clochards qui dormaient sur les bancs de plastique. Il était seul à être debout sur ce quai et son attente dura plusieurs minutes. Enfin une rame arriva dans un grincement désagréable. Les portes s'ouvrirent et à l'instant ou il entra dans un wagon la chevalière se mit à chauffer doucement. Le mage regarda autour de lui  et les vit ; une demi douzaine de jeunes voyous, bombers, rangers et crâne rasé, qui le regardait avec des sourires de fauves. Le premier s'approcha, l'air menaçant. Nathaniel croisa son regard et le soutint quelques secondes avant de fermer les paupières comme sous l'effet d'une profonde fatigue. Le Skinhead s'effondra aussitôt, profondément endormi. Ses compagnons les plus proches se précipitèrent pour le relever, abasourdis par sa chute. Le temps qu'ils reportent leur attention sur Nathaniel, celui-ci avait disparu. Le wagon était vide et pourtant le métro roulait encore. Arrivé à la station suivante l'homme observa amusé les voyous qui quittaient la rame précipitamment, tenant leur camarade par les aisselles. Deux illusions, certes mineures, mais coup sur coup en quelques secondes et sans aucune fatigue, Nathaniel était assez satisfait. Il y avait bien longtemps qu'il ne s'était pas amusé à de telles prouesses, mais le temps ne l'avait pas érodé. Enfin la rame arriva à destination. Il en sortit et quitta le métro sans plus attendre. L'aube était levée maintenant, plus aucun risque d'avoir à affronter une créature de la nuit. Le mage hâta le pas en direction d'une grille qui gardait l'entrée d'un jardin privé. Il approcha la main de la poignée de fer et perçu distinctement l'écho du sort de détection qui l'enveloppa lorsqu'il franchit le seuil. Il poursuivit son chemin sans y prêter la moindre attention, remontant un chemin de gravier blanc jusqu'au manoir au centre de la propriété. Quelques marches et il fut sur le perron au moment ou la porte aux vitraux colorés s'ouvrait pour lui sous l'effet d'un courant d'air. Le maître des lieux l'avait reconnu et lui signifiait ainsi son accord quand à sa visite. Il pénétra dans la vieille demeure et entendit la porte se refermer derrière lui. Une série de chandelier s'illuminèrent lui indiquant le chemin jusqu'à une bibliothèque qu'il avait déjà visité plusieurs fois. Celui qu'il était venu voir se leva pour l'accueillir, quittant le fauteuil de velours dans lequel il était installé. Devant lui une table basse supportait le poids de gros grimoires aux lourdes ferrures.

        _" C'est une surprise et un honneur de vous accueillir ici Nathaniel Wintergreen, Prince des Arlequins."

        L'homme qui venait de parler était grand et puissamment bâtit. La noirceur de ses cheveux était si profonde qu'il semblait parfois y jouer des reflets bleutés. Son visage était beau avec quelque chose d'impétueux dans l'éclat de ses yeux. Il portait un pantalon de velours avec un pull à col roulé blanc. On aurait pu lui donner une trentaine d'années mais Nathaniel savait qu'il avait plusieurs siècles.

        _" C'est un plaisir d'être accueilli par vous Sigurd Stormfield, Prince des Elémentaires."

        Nathaniel avait répondu instinctivement, respectant la tradition et les rites de courtoisie en vigueur. Il se tint ensuite immobile, silencieux, observant son vis à vis avec attention. Le prince du clan Armante avait beau l'avoir reçu avec la galanterie voulue par les lois il pouvait être irrité par son arrivée imprévue, surtout depuis la décision du conseil qui avait fait de lui un exilé. Stormfield y avait d'ailleurs sa place et Nathaniel se demandait quel avait été son vote. Le sourire franc qui naquit sur les lèvres de son hôte et son regard lorsqu'il ouvrit les bras vers lui le rassurèrent immédiatement. Leur accolade fut franche. C'était le salut de deux amis heureux de se revoir après très longtemps. Le vampire s'était trompé : il lui restait au moins un ami. Stormfield le lâcha se rassit en lui faisant signe de faire de même.

        _" Je n'ai rien pu faire Nathaniel. Ils ont presque tous voté contre toi. Cela ne m'étonne d'ailleurs pas : tu n'as jamais vraiment été des nôtres et l'Orbe représente tellement..."

        Nathaniel eut un petit sourire triste, comme pour s'excuser d'une faute inévitable. Bien sûr qu'il n'avait jamais été des leurs ; le pouvoir ne l'avait jamais intéressé. Peut être que ce n'était là qu'un prétexte pour justifier un manque de volonté quand à ses obligations. Ceux qui l'avaient élu prince connaissaient parfaitement son manque d'ambition, ils savaient qu'il ne se battrait jamais pour que le clan des Arlequins règne sur les autres. Il était sans doute le plus mauvais guide qu'ils pouvaient choisir et il avait bien reconnu là leur besoin irrésistible de toujours refuser la voix de la raison. Les Arlequins étaient teintés par le chaos. C'était une race d'artistes maudits, des clowns tristes voués à constamment défier la réalité, à toujours prendre les risques les plus fous, à toujours sembler plonger à leur perte pour sans sortir in-extrémis par une pirouette. Et ce jusqu'au dernier acte, le dernier pari où la fatalité les rattrapait. Alors quoi d'étonnant qu'ils aient mis à leur tête celui des leurs qui était le moins doué pour régner? Maintenant il n'y avait plus que lui, la mort en face de laquelle ils riaient tant avait fini par trouver chacun des autres. Nathaniel reporta son attention sur son ami.

        _" Qui détient l'Orbe Sigurd? Pourquoi vouloir le talisman des Séraphins en échange? Et pourquoi prendre mon coeur?..."

        Il nota la gêne dans les yeux de Stormfield lorsque celui ci détourna le regard avant de répondre d'une voix basse.

        _" Sans doute parce que tu ne lui as jamais donné volontairement Nathaniel. Quand au talisman ce n'est sans doute qu'un prétexte, ou l'envie d'un souvenir..."

        Le maître des lieux laissa un moment s'écouler avant de poursuivre.

        _" Tu sais qui a l'Orbe. N'est ce pas?"

        Bien sûr qu'il savait. Il avait juste vainement souhaité qu'il en soit autrement. Il adressa un hochement de la tête à son ami avant de se lever. Il n'avait plus rien à faire ici et chaque seconde qui passait alors qu'il était dans cet endroit risquait de porter préjugé à son hôte. Il se dirigea vers la porte en négligeant les formalités d'adieux, elles n'avaient de toute façon pas lieu d'être entre eux. Juste avant de sortir de la pièce il se retourna.

        _" Et toi Sigurd. Ne veux-tu donc pas de l'Orbe? N'es-tu donc plus ce prince impétueux que j'ai connu?"

        Il nota le regard blessé du prince des Elémentaires.

        _" J'ai une trop grande dette envers toi Nathaniel. Et le clan Armante n'oublie pas son devoir envers le prince du clan Faérie. De plus je ne suis pas fou Nathaniel. Il y a toujours eu un représentant de chaque tradition depuis l'aube des temps quelle que soit l'intensité des guerres entre les clans et quels que soient les efforts pour annihiler l'un d'entre eux. Tu es le dernier des Arlequins et, même si les autres sont assez fous pour fermer les yeux devant cette évidence,   je ne crois pas que cela soit vide d'implication..."

 

        A peine sorti du vieux manoir le mage nota leur présence. La chevalière baignait sa main gauche d'une douce chaleur à laquelle il commençait à s'habituer. Ils l'attendaient sur le trottoir, habillés comme n'importe quel jeune, prétextant tenir une discussion entre amis. Nathaniel ne laissa pas son regard s'attarder sur eux plus longtemps que sur les autres passants, mais cela lui suffit amplement pour percevoir leur aura. Ils étaient des Wendigos, sans doute des membres du clan Lupus, des jeunes d'après le peu d'intensité du halo magique que leur enveloppe mortelle dégageait. Ils le suivirent, lui emboîtant le pas dans la rue. Le mage savait qu'il n'avait rien à craindre tant qu'il était dans la foule : même le plus audacieux des Wendigos ne pouvait se permettre de dévoiler son image réelle devant des humains. Il remonta l'avenue en direction du métro puis lorsque la seule entrée fut en vue il ferma les yeux un instant, se concentrant sur le flux d'énergie magique qu'il voulait utiliser, puis balaya l'espace devant lui d'un mouvement circulaire du bras. Un halo féerique apparu superposé à l'entrée, comme révélé par ce geste. Les passants ne parurent pas s'en apercevoir et tous ceux qui étaient venus jusqu'ici dans l'intention de prendre le métro continuèrent leur chemin sans même s'en rendre compte. Le mage attendit que des gens sortent de l'escalier, indiquant le départ d'une rame et un temps de battement qu'il estima à au moins deux minutes avant la rame suivante. C'était largement suffisant. Il s'engagea dans les escaliers aussitôt suivit par les Wendigos dont l'esprit n'était pas abusé par l'enchantement. A peine le portillon automatique franchi, Il hâta le pas en direction du quai et perçu distinctement les grognements de bête derrière lui : ses poursuivants se découvraient sous leur vrai nature. Comme il l'avait deviné il n'y avait personne sur le quai alors il les attendit. Le premier déboucha du couloir, sa métamorphose tout juste terminée. C'était bien un membre du clan Lupus, une créature de muscle de griffes et de crocs de presque deux mètres de haut : un loup-garou. Il s'arrêta à sa vue, humant l'air environnant de son museau noir, inquiet de voir l'homme qui l'attendait immobile au centre du quai. Ses compagnons le rejoignirent aussitôt. Puis après s'être regardés en grognant doucement ils s'approchèrent de l'homme, sûrs de leur supériorité. Sous leur vrai forme peu d'êtres pouvaient prétendre rivaliser avec eux, même un tigre n'était qu'un gros chat devant leur sauvagerie. Nathaniel eut un petit sourire ironique et un hochement d'épaule, semblant les inviter à l'attaque. Ils bondirent ensemble, franchissant d'un coup les quelques mètres qui les séparaient de leur proie, les griffes tendues en avant. La forme de l'homme vola en éclats au contact de leurs serres, remplacée par une douzaine d'image miroirs qui bougeaient indépendamment les unes des autres. La rage s'empara d'elles et les créatures se jetèrent sur les hologrammes qui disparaissaient à leur contact. Bientôt il ne resta plus qu'une image du mage qui leur souriait toujours à quelques mètres d'eux. Les fauves hurlèrent et repartirent à l'attaque, Leurs puissantes pattes arrières se détendant comme des ressorts d'acier. Le premier à atteindre le mage le traversa de part en part et boula hors du quai, chutant sur les rails. Il y eut un éclair, un hurlement plaintif et une odeur d'ozone et de fourrure brûlée se répandit sur le quai. Nathaniel ne l'avait pas voulu, il pensait juste leur donner un avertissement ; ce n'étaient que de jeunes initiés inconscient de la puissance de leur proie. Jamais un membre mature de leur clan ne se serrait attaqué à lui dans ces conditions, et la pauvre forme carbonisée qui commençait déjà à disparaître semblait être le prix de leur erreur. Les autres avaient cessé leur attaque et regardaient, oreilles basses le corps qui achevait de se désintégrer, regagnant la dimension qui était sienne. Nathaniel voulu parler mais ne vit qu'articuler des sons qui refusaient de prendre naissance. Il avait oublié que sous l'effet du sortilège des ombres il n'était qu'un fantôme, une présence à cheval entre deux dimensions : visible mais intangible et inaudible. Il eut un geste de la main rompant le sort et son enveloppe physique se resynchronisa avec l'espace environnant. Les deux loups-garous étaient maintenant retournés face à lui, l'observant de leurs grandes pupilles indécises. C'était sans doute la première fois qu'ils voyaient l'un des leurs mourir et la réalisation de leur mortalité les choquaient. Il y avait peu de choses en dehors de la magie qui pouvaient tuer un Wendigo mais l'électricité en était une. Le choc qu'une décharge intense infligeait à leur organisme l'empêcher de régénérer correctement ses lésions, neutralisant ainsi leur apparente invulnérabilité. Le mage les observa, si sauvages, si cruels dans leurs chasses et pourtant si facilement déstabilisés, ils devaient vraiment être très jeunes. Il avait beau ne pas avoir souhaité ce qui venait d'arriver autant en tirer parti.

        _" Il faut un prince pour tuer un prince et le votre n'en a pas le courage, il est tout juste capable de m'envoyer des nouveau-nés..."

        Ce n'était qu'à moitié vrai ; il connaissait leur leader et le savait hésitant lorsque la partie ne semblait pas gagnée d'avance mais d'un autre coté avec de la chance même un novice pouvait l'abattre. Les loups reprirent leurs grognements menaçants mais il lisait clairement leur hésitation dans leurs postures. Les yeux du mage leur parurent soudain changer de couleur, adoptant une teinte rougeoyante tandis que des crocs émergeaient de ses gencives. Il tendit une main aux longs doigts terminés par des griffes d'acier dans leur direction.

        _" Retournez dans vos tanières pauvres chiots, retournez vous blottir contre les fourrures de vos parents avant que je ne prenne vos vies..."

        Sa voix semblait venir de partout autour, comme un murmure malsain porté par un vent démoniaque. Il n'en fallut pas plus pour que les deux loups fuient la queue entre les jambes alors que derrière eux Nathaniel reprenait son apparence normale. Il alla s'asseoir sur le banc le plus proche et resta un moment immobile. Cette fois il avait dû fournir un effort important et en accusait le contre coup. Il n'était plus habitué au combat magique, il y avait si longtemps qu'il n'avait pas eu à défendre sa vie. Il était aussi conscient de l'affront qu'il venait de faire au prince des Wendigos mais il n'avait pas eu le choix, la fatalité...

        Il ne lui restait plus qu'à rentrer chez lui ; il ne pouvait plus rien faire sur ce plan d'existence sinon tomber dans d'autres traquenards. De retour à son appartement il constata avec soulagement que le glyphe de garde qu'il avait dessiné sur sa porte était toujours intact, préservé de toute tentative de détection par un sort de garde. Si une créature enchantée avait tenté de pénétrer chez lui en son absence la rune aurait été teintée par le halo  magique de l'intrus. Le mage referma précautionneusement la porte derrière lui et posa son imper et sa canne. Puis il rejoignit sa bibliothèque. Il resta un instant sur le pas de la porte, s'imprégnant de l'odeur de cuir et de vieux papiers que dégageaient les rayonnages emplis de livres. Tous le fond de la pièce était occupé par un immense miroir au cadre orné de frises qui recouvrait le mur. Nathaniel s'avança lentement, les yeux rivés sur la surface réfléchissante. Il s'immobilisa devant la glace et se concentra sans quitter son image du regard. Bientôt celle ci commença à se modifier, comme si elle se brouillait lentement jusqu'à disparaître laissant place à un paysage qu'il n'avait pas vu depuis très longtemps. Il hésita un instant, comme incertain de ce qu'il se préparait à faire, puis fit un pas en avant et le miroir l'absorba, ne laissant comme preuve de son passage que des ondes circulaires qui se résorbaient peu à peu.

 

        Le prince des Arlequins reprit pied dans la salle du trône de son palais, au milieu du plan astral. Il chancela un instant, épuisé par l'effort. Normalement pour voyager entre deux plans il fallait combiner les forces de plusieurs mages : au moins un à chaque point de passage dimensionnel. Mais il était seul et avait bien dû fournir lui même l'énergie nécessaire à la translation. Il balaya les lieux du regard ; il était de retour chez lui. Tout était exactement comme il l'avait quitté. Salle après salle il retrouvait les lieux comme il se les rappelait, avec les mêmes couleurs, les mêmes odeurs. Comme il avait fait bon vivre ici. Comme il aurait voulu ne pas avoir à partir mais elle ne pouvait pas demeurer dans les contrées du rêve : elle ne pouvait pas y subsister. Elle... Après tout ce temps il voyait encore son visage comme si elle venait de le quitter et il sentit une larme naître au coin de ses yeux. Quelque chose vint rompre sa mélancolie. Ce ne fut d'abord qu'un pressentiment, une impression fugitive de malaise. Puis il y eut un bruit, comme un éclair frappant la pierre et la lumière ambiante vacilla, faiblissante. Un nuage de ténèbres mouvantes apparu et il en émergea sans un bruit. Nathaniel l'observa calmement, malgré la forte chaleur qui irradiait de sa chevalière et qui confinait presque à la brûlure. Il était grand et imposant. Son armure noire aux reflets de nuit semblait se nourrir de la lumière environnante, l'absorbant en son sein. Et l'intensité des deux yeux flamboyants qui se découvraient derrière la visière de son heaume aurait stoppé net le coeur de n'importe quel homme. Mais le mage n'était pas un simple mortel et l'aura de terreur pure qui émanait du chevalier des ténèbres ne le fit pas même frissonner. Il était le prince des Arlequins et il était chez lui : pas même un démon ne pouvait espérer l'affronter en ces lieux et en sortir victorieux ; il était entouré par la source même de sa magie.  Une lourde épée à la garde ornée de formes tourmentées pendait aux cotés du chevalier mais il ne fit aucun geste pour s'en emparer. Il resta immobile un moment, contemplant le mage de ses yeux étincelants comme s'il espérait déceler en lui la moindre trace de peur. Puis comme à regret il prit la parole d'une voix glaciale qui semblait monter tout droit du plus profond des plans infernaux.

        _" Je suis Nimrod Darkhold, Paladin noir d'Elanael. C'est un honneur de vous rencontrer Nathaniel Wintergreen, Prince des Arlequins, maître des arcanes majeures."

        Nathaniel nota avec satisfaction qu'il respectait en tout points la coutume, allant même jusqu'à mettre un genou à terre et à baisser la tête en signe de soumission.

        _" Ma maîtresse m'a prié de venir vous quérir en ces lieux dès votre retour. La dame de douleur souhaiterait vous rencontrer en sa demeure..."

        Elanael... C'était bien elle, Nathaniel avait beau le savoir il ressentit une sorte de petit pincement au niveau du coeur.

        _" Et bien Prince, acceptez vous l'invitation?"

        Le chevalier tendait la main dans sa direction, l'invitant à le rejoindre avec un air de défi. Le mage hésita un moment. C'était de la pure démence que de le suivre sur son plan. S'il pénétrait dans son royaume il serait à sa merci. La raison lui hurlait de refuser cette folie. Alors il fit ce que tout Arlequin aurait fait à sa place : il prit sa main et disparut dans les ténèbres...

 

        Le mage observait troublé les murs du palais. Il savait que ce château était identique au sien, avec le même nombre de pièces et la même disposition. Mais malgré cela les deux lieux étaient diamétralement opposés. Alors que sa demeure était claire et enchanteresse, ces lieux étaient sombres et chargés de désespoir. Près du plafond des frises sinistres étendaient leur noirceur tout autour de la salle.

        _" Nathaniel, mon amour..."

        La voix cristalline le surpris. Il se retourna plus rapidement qu'il ne l'aurait voulu, perdant un peu de son flegme apparent. Elle était là face à lui, à quelques mètres à peine. Elle n'avait absolument pas changé. Ses longs cheveux blonds tombaient en cascades dorées sur ses épaules pales que dévoilait une robe de soie blanche. Sa jolie bouche entrouverte sur un sourire laissait apercevoir des dents à la blancheur éclatante. Ses grands yeux bleus brillaient d'un feu malicieux. Elle était splendide, angélique.

        _" Elanael..."

        Il arriva tout juste à articuler son prénom tellement sa bouche était sèche. Puis retrouvant un peu de sa contenance il s'inclina.

        _" C'est un honneur et un plaisir de vous revoir Elanael Nightbringer, Princesse des Conjureurs..."

        Elle l'interrompit d'un petit rire délicieux.

        _" Allons Nathaniel, pas de cela entre nous, après tout ce que nous avons vécu..."

        Elle s'était rapprochée de lui à le toucher. Il n'osait même plus respirer, de peur de briser la magie de l'instant. Puis doucement elle se pencha vers lui et l'embrassa. Nathaniel sentit son coeur s'emballer, battant à tout rompre dans sa poitrine. Après tout ce temps, après tout ce qui était arrivé il était toujours aussi amoureux d'elle. La douleur le ramena à la réalité. Il recula vivement et porta la main à sa lèvre. Elle l'avait mordu et du sang coulait sur ses doigts.

        _" J'ai eu beaucoup de mal à trouver le moyen de te ramener à moi, mon amour..."

        Cette fois un sourire cynique se dessinait sur ses lèvres et la noirceur qu'il lut dans son regard lui donna le frisson. Elle n'avait vraiment pas changé ; il savait qu'elle aurait tout aussi bien pu le tuer, à la place de le mordre, au moment ou elle l'avait embrassé et qu'elle n'en aurait ressenti aucun remords.

        _" Alors voilà ce que tu es devenu Nathaniel... Un étranger, un prince avec si peu d'importance que le conseil n'a pas hésité un instant avant de te bannir. Ton clan s'est éteint et tu ne règnes plus que sur des souvenirs. Quand je pense à ce que nous étions, à ce que nous aurions pu devenir... Te souviens-tu Nathaniel?"

        Bien sûr qu'il se souvenait. Ils étaient plus jeunes, plus fous... Peut-être même plus puissants qu'aujourd'hui. Deux princes si semblables et pourtant si éloignés.

        _" Nous aurions pu unir nos clans Nathaniel. Nous aurions pu régner sur l'assemblée. Mais tu as choisi cette Laurana, cette fade mortelle sans destinée..."

        Laurana. Ce seul prénom ramenait tout à la surface, il se rappelait son sourire et la douceur de ses yeux. Elle était tellement pure...

        _" Comment as-tu pu oser rejeter mon amour ?!!!"

        La colère l'avait emporté ; elle avait crié et l'écho de ses mots se répercuta dans la grande salle. Le mage releva la tête et la fixa d'un air triste avant de parler doucement.

        _" Tu n'as jamais su ce que c'était d'aimer quelqu'un d'autre que toi même."

        _" Tu aurais pu m'apprendre..."

        Le mage ne pu s'empêcher de noter la douleur qui venait de percer dans sa voix et cela le troubla profondément. Pour une fois elle était sincère. Ainsi elle l'avait donc aimé. Il aurait voulu dire quelque chose, n'importe quoi pour rompre le silence qui s'installait. Il aurait voulu lui dire qu'aussi fou que cela puisse paraître il les avait autant aimé toutes les deux. Qu'il avait autant souffert qu'elle, sinon plus,  du choix qu'il avait du faire. Mais aucun mot ne sortit de ses lèvres, aucune phrase n'aurait pu réparer. Le masque de cynisme reprit sa place sur les traits délicats d’Elanael et ses yeux retrouvèrent leur éclat sauvage.

        _" Enfin, je me suis consolée... Oh, je ne t'ai pas présenté l'homme de ma vie."

        Elle eut un geste élégant en direction du chevalier noir dont le mage avait presque oublié la présence.

        _" Mon cher Nimrod... Lui au moins je suis sûre qu'il ne me trahira pas ; il en est incapable..."

        Elle marcha lentement jusqu'à son trône ou elle s'assit dans un froissement d'étoffe.

        _" Il m'aimait tellement qu'il est allé jusqu'à m'offrir son âme..."

        Sa main fine caressa un bracelet d'or qu'elle portait au poignet. Au centre du bijoux une grande pierre sombre de la taille scintillait. Elle eut de nouveau ce petit sourire cruel et énigmatique qu'elle arborait si souvent autrefois.

        _" Le pauvre. Comme il doit regretter maintenant..."

        Sans le quitter des yeux elle promena un long ongle écarlate sur la surface de la pierre marbrée et le paladin noir tomba à genoux sans pouvoir retenir un gémissement de douleur. Elanael prenait un plaisir sadique à ce petit jeu.  

        _" Arrêtes!"

        Nathaniel n'avait pas pu s'empêcher de crier. Il imaginait la douleur que l'être en armure de ténèbres devait endurer. La pierre contenait son essence vitale, elle faisait de lui l'esclave de celui qui la possédait. Et s'il avait le malheur de mourir ainsi son âme resterait éternellement prisonnière de la gemme. Même l'enfer était préférable à un tel sort. Elanael l'observa amusée.

        _" Mon pauvre Nathaniel. Tu prends sa défense. Si tu savais comme il te hait. Il te maudit pour ce que tu es. C'est vrai qu'a l'origine il t'était tellement semblable... Si je le laissais faire il te tuerait immédiatement. D'ailleurs c'est peut-être ce que je lui demanderai..."

        _" Il n'en aura pas la puissance, tu le sais bien : Je suis toujours un Prince..."

        _" Peut être qu'il trouverait la force si je lui proposai de lui rendre son âme en échange..."

        Méfiant le mage fit un pas de coté, ce qui déclencha un petit rire cristallin chez son hôtesse.

        _" Ne crains rien mon amour. Je ne veux pas te tuer. Pas si vite..."

        Encore ce petit sourire sadique.

        _" Et puis tu as raison ; seul il ne pourrait sans doute pas venir à bout du Prince des Arlequins. C'est bien pour cela que j'ai requis un rituel de sang..."

        Evidemment. Nathaniel se doutait bien d'une telle trahison de sa part. Il la connaissait si bien... Il avait beau être devenu une proie sur le plan matériel, dans l'astral il restait le maître d'une des sphères de magie. Et cela obligeait les autres princes à respecter les lois ancestrales. Celle du rituel était claire, elle permettait à chacun des clans désirant y participer de désigner un champion qui seul pourrait s'en prendre à lui.

        _" Je suppose que le prix du vainqueur sera l'Orbe."

        _" Bien sûr. Sinon pourquoi t'affronteraient-ils? Ils ont beau te mépriser ce n'est pas suffisant. Mais laisse moi te les présenter..."

        Il n'eut pas besoin de tourner la tête pour savoir qu'ils étaient là. Il respecta néanmoins la tradition et s'avança jusqu'au premier. C'était un jeune homme aux traits durs. Ses cheveux étaient coupés très courts et son visage arborait un air résolu. Il était vêtu d'un jean et d'un blouson de cuir épais.

        _" Martial  Heartcry, champion du clan Aegis, initié du sixième cercle."

        L'homme s'inclina et Nathaniel passa au suivant.

        _" Nargh-Stetlek, champion du clan Setkiss, initié du septième cercle."

        Le vampire le regarda de ses yeux sans iris avant de s'incliner à son tour, drapant sa cape autours de son bras droit.

        _" Clad Roarwind, champion du clan Lupus, initié du sixième cercle."

        Nathaniel resta un peu plus longtemps devant lui, cherchant à deviner son lien avec sa victime involontaire. Le loup-garou répondit à son interrogation muette.

        _" Le louveteau était de mon essence..."

        Le prince des Arlequins eut un hochement de tête compréhensif. Même s'il pouvait encore moins attendre de la pitié de cet adversaire il comprenait la raison de sa présence. Puis il se retourna vers Elanael qui n'avait pas quitté son trône durant les présentations.

        _" Est-ce tout Princesse? Seulement trois champions? Où sont ceux des autres clans? Je ne vois ni thaumaturge, ni sorcier, ni élémentaire. Les autres me mépriseraient-ils moins que vous ne le pensiez ou bien trouveraient-ils que l'Orbe n'est pas un enjeu suffisant pour prendre le risque de vous faire confiance?"

        _" Non ce n'est pas tout! Mon champion participera aussi au duel."

        Le mage eut un sourire de satisfaction en entendant ces mots. Il n'avait pas besoin de regarder les autres pour deviner leur mécontentement : en faisant participer le chevalier Elanael gardait une chance de gagner et de conserver l'Orbe. Les autres se sentaient d'autant plus manipulés que l'affrontement aurait lieu sur ce domaine, ce qui avantagerait encore leur concurrent. Normalement le demandeur du rituel devait s'abstenir de toute intervention ou accepter que ce dernier se déroule dans un autre plan. Aucune de ces dernières conditions n'était respectée. Nathaniel avait bien l'intention de profiter du doute qui les rongeait en ce moment.

        _" Bien. Dans ce cas je désire user de mon privilège de Prince pour choisir le moment de l'épreuve."

        Elle l'observa silencieuse, interloquée.

        _" Que le rituel ait lieu immédiatement."

        Elanael ne s'y attendait visiblement pas. Il lut la surprise sur son beau visage alors qu'il faisait signe aux champions pour qu'ils se disposent en cercle autour de lui. Tout ce qu'elle pouvait faire maintenant, si elle n'était pas prête à le voir mourir, c'était annuler l'épreuve. Elle considéra l'idée un instant et s'en voulut pour cela. Alors elle ne put s'empêcher de se venger sur un autre.

        _" Rapportes moi son coeur chevalier. Peut être que je jugerai cela comme une preuve d'amour pur..."

        Le sourire de pure méchanceté qu'elle arbora fut la dernière chose que Nathaniel vit avant que le sortilège de téléportation ne les fasse disparaître.

 

        Le mage reprit ses esprits dans une pièce sombre et humide. Il était dans le labyrinthe, le seul lieu de chaque domaine ou un rituel pouvait se tenir. Il savait que ses adversaires venaient eux aussi de reprendre conscience quelque part et commençaient à le chercher. Ici sa magie était moins puissante que dans son domaine ou sur le plan matériel, aussi dut-il ajouter une composante vocale à la gestuelle qu'il employa pour faire apparaître des petites boules de lumière tourbillonnantes qui illuminèrent l'endroit. Il était dans une salle de pierre noir taillée sans ornements. Chaque mur s'ouvrait sur un corridor sombre. Il en choisi un au hasard et s'en approcha juste à temps pour éviter le plein impact de la boule de feu qui venait d'exploser au centre de la pièce. Le mage fut soulevé par le souffle et roula dans l'entrée du conduit. Le champion du clan Aégis l'avait trouvé en premier. Nathaniel resta couché et murmura une incantation à voix basse. Aussitôt les ténèbres environnantes l'enveloppèrent en leur sein tandis que les billes de lumières qui l'accompagnaient regagnaient la pièce. Heartcry s'approcha en tendant une main accusatrice vers le couloir. Des dagues de lumière scintillantes fusèrent de l'extrémité de ses doigts et passèrent juste au-dessus du mage invisible pour percuter le mur quelques pas plus loin dans une cascade d'explosions.

        _" Montre toi Arlequin. Je te promets une fin facile..."

        Nathaniel se redressa et passa une main sous son pull-over pour toucher le talisman qui pendait à son cou. Cela aussi ils l'avaient négligé : le talisman des séraphins était un lien vers le plan positif d'où un mage suffisamment expérimenté pouvait puiser de l'énergie pour alimenter ses sorts. Il était bien moins vulnérable que ses adversaires le pensaient. Puis il se redressa et rentra dans la salle où le sorcier l'attendait. Ce dernier perçu sa présence et dissipa l'effet du sort d'obscurité qui le protégeait. Le mage eut un sourire amusé.

        _" C'était grossier comme attaque Heartcry. Mais il est vrai que la subtilité n'est pas le fort du clan Aégis."

        Le sorcier se redressa sous l'insulte, se contenant avec peine.

        _" Tu n'auras pas l'occasion de commenter l'assaut suivant Arlequin!"

        Ses avant bras se chargèrent d'énergie sous l'effet du sort de désintégration qu'il s'apprêtait à projeter sur le mage. Nathaniel attendit jusqu'au dernier instant avant de permettre au sortilège qu'il avait préparé de trouver l'esprit de son adversaire. Ce dernier observa avec horreur le halo d'énergie scintillante qui continuait à l'envelopper plutôt que de fondre sur l'Arlequin. Il fit quelques pas en arrière tout en agitant les bras en criant. Puis il vit ses mains disparaître suivies de ses avant bras et ses hurlement montèrent crescendo jusqu'à ce qu'il s'évanouisse sous le choc. Nathaniel s'approcha de lui prudemment, non sans s'être au préalable entouré d'une armure fantomatique. L'infortuné sorcier gisait inconscient sur le sol de marbre. Mais il était entier : sous l'effet du sortilège d'illusion son esprit consentant avait fait naître le fantasme de sa pire terreur ; la peur de voir un sort de destruction échapper à son contrôle pour l'anéantir. Il en serait quitte pour rentrer dans son clan la tête basse. Bien entendu sans le talisman Nathaniel n'aurait jamais pu invoquer un charme d'une telle puissance : coupé de sa sphère de magie il n'aurait dû avoir accès qu'à ceux des premiers cercles de pouvoir. C'était sans doute pour cela que son adversaire, confiant en la force de sa volonté, n'avait pas jugé utile de se protéger. Sa défaite en était le prix. Un prix bien futile par rapport à ce qu'il voulait infliger au mage. Renonçant à poursuivre le petit jeu du chat et de la souris plus longtemps Nathaniel porta de nouveau sa main au médaillon et focalisant sa volonté sur une paroi de la pièce fit naître un portail multicolore à sa surface. Puis il forma l'image de celui qu'il voulait trouver et traversa la porte des mirages. Il réapparut autre part, dans une autre salle du labyrinthe en tous points identique à celle qu'il venait de quitter. Devant lui se tenait le chevalier noir, immobile, impassible. Sans tenter d'utiliser une quelconque forme de magie, ni de dégainer son arme, il s'inclina devant le mage.

        _" Je vous salue Nathaniel Wintergreen, Prince des Arlequins. J'attendais votre venue. La légende ne vous avait en rien surestimé."

        Le mage le jaugea du regard.

        _" Exact. Je pourrais vous tuer facilement Nimrod Darkhold."

        Il eut l'impression fugitive que le guerrier de ténèbres s'amusait de la situation.

        _" Je n'en doute pas un instant Prince puisque le lien vers la source de votre pouvoir n'est pas rompu. Mais pourriez-vous vous résoudre à affronter ma maîtresse? J'en doute suffisamment pour jouer mon âme sur les sentiments que vous lui vouez toujours..."

        Nathaniel resta immobile, perturbé. Le paladin sombre reprit.

        _" Si vous imaginiez ce que j'ai fait pour elle. Si vous aviez la moindre idée de ce qu'elle m'a fait. Mais vous la connaissez, vous savez à quel point elle est belle, à quel point son âme est noire. Elle n'a pas menti Prince ; je vous hais. Je vous déteste pour ce que vous êtes ; pour ce que j'aurais pu être si je n'étais pas tombé, corrompu par son charme démoniaque. Mais je la maudis encore plus que vous, et c'est bien là l'ironie de ma destinée : elle a réussi à transformer un amour irrésistible en haine absolue. Si vous saviez comme je regrette ce que j'ai accompli au nom de ce sentiment... Mais je ne peux revenir sur mes crimes. Elanael aussi vous déteste seigneur Arlequin. Elle ne vous a jamais pardonné d'avoir choisi l'amour de cette humaine, cette mortelle. Elle a maudit l'univers tout entier le jour de votre choix car sa pureté et son innocence étaient les seules choses que son pouvoir ne pouvait lui donner. Elle n'aura de cesse que de vous voir mort à ses pieds. Et je sais que vous n'aurez pas la force de vous défendre si elle s'en prend à vous directement..."

        Le mage savait bien ce qu'il allait entendre mais il ne fit rien pour interrompre son vis à vis, après tout c'est pour cela qu'il était venu jusqu'à lui.

        _" Rendez-moi mon âme Prince, que je puisse enfin trouver le repos..."

        _" Que veut-elle pour vous la rendre Darkhold?"

        Si le guerrier pouvait encore exprimer autre chose que de la haine, Nathaniel aurai juré entendre de la résignation dans sa voix glacée.

        _" Vous l'avez entendu me tenter Wintergreen. Elle ne peut jamais s'empêcher de saisir la moindre occasion de me faire souffrir. Elle ne me rendra mon âme que si je lui amène une preuve d'amour pur. La seule chose que je ne peux lui offrir..."

        _" C'est tout ce qu'elle désire?"

        Le chevalier regarda le mage sans comprendre. N'avait-il pas saisi?

        _" Oui... Mais cela m'est hélas impossible..."

        Nathaniel l'interrompit d'un geste.

        _" Quels ont été ses mots exacts lorsqu'elle a utilisé l'envoûtement?"

        Le guerrier n'eut pas à réfléchir avant de répondre ; cela avait beau s'être déroulé il y a des siècles il s'en souvenait toujours.

        _" Ton âme ne sera tienne de nouveau que lorsque tu me feras présent d'une preuve d'amour pur à mon égard."

        Il reprit aussitôt.

        _" Mais cela ne se pouvait pas ; à ce moment mon amour pour elle était déjà corrompu..."

        Nathaniel eut un air triste.

        _" C'est pourtant tellement simple..."

        Il porta la main à son coup et défit le collier d'or qui retenait le talisman des séraphins. Ce dernier avait la forme d'une petite rose de diamant délicatement sculptée.

        _" Elle n'a pas précisé que vous deviez être à l'origine du cadeau, alors donnez lui ceci de ma part. Je ne peux pas faire mieux comme présent d'amour ; sans cet objet je suis totalement à sa merci... "

        Il hésita un instant puis le tendit au paladin noir qui s'en empara doucement, presque sans oser y croire. Il allait reprendre son âme, il allait pouvoir se venger de ces années de souffrance... Le prince des Arlequins soutint le regard rougeoyant qui le transperça jusqu'à l'âme. Et étonnamment l'être à l'armure de ténèbres l'épargna.

        _" Faites le vite Nimrod Darkhold, qu'elle n'aie pas le temps de comprendre. Pas le temps d'avoir peur..."

        Mais le paladin avait déjà disparu dans un brouillard sombre. Nathaniel se demanda un instant ce qu'il serait devenu s'il avait choisi Elanael. Son destin aurait-il été aussi tragique que celui du chevalier? Il n'aurait sans doute jamais la réponse à cette question. Alors, sans plus attendre il retraversa le portail scintillant qui l'avait amené jusqu'ici, utilisant ses dernières réserves d'énergie pour regagner son royaume.

       

        Il resta longtemps, assis sur son trône, les yeux dans le vide à tenter de se persuader que son amour était mort en même temps qu'elle. Mais hélas, malgré toute la puissance de sa magie, le maître des illusions n'arriva pas à se tromper lui-même...

 

 

 

 

 

 

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